Carte géographique de la Guyane (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 4.0)

En février 1763, à la signature du traité de Paris, la France avait de grandes ambitions pour la Guyane, une des possessions qu’elle avait conservée en Amérique tropicale. Le projet de Nouvelle Colonie de Guyane, à l’embouchure de la rivière Kourou, était audacieux. Il prévoyait de recruter 10000 paysans blancs chargés d’élever du bétail et de faire pousser des cultures vivrières pour le compte de grands propriétaires terriens, en échange d’un salaire et d’une allocation du roi. Le duc de Choiseul, secrétaire d’Etat à la Guerre et à la Marine, recruta la plupart des colons aux frontières est de la France, en Bavière et en Alsace (dits “allemands”). En 1763, l’opération rondement menée attira tellement de migrants allemands qu’elle échappa à tout contrôle et se transforma l’année suivante, en Guyane, en véritable désastre humanitaire. Parmi les colons survivants restés en Guyane, des Acadiens réussirent à résister, dans un premier temps, à l’assimilation dans la société guyanaise. Au point de former une “Acadie guyanaise” ? Revenons à la fin de l’année 1763…

Le port de Rochefort, où se sont entassés les colons allemands (source Archives départementales Charente-Maritime, licence CC BY-SA 4.0)

Le port de Rochefort venait d’être envahi par environ 11000 migrants allemands, ce qui doublait ainsi la population de la ville. Les autorités françaises n’avaient pas pu ou pas voulu canaliser ces flux inédits de migrants à travers le royaume. Certes, l’offre du roi de France était convaincante et les opérations de communication efficaces. Le roi s’engageait à apporter une aide généreuse aux migrants pour faciliter leur voyage jusqu’à Rochefort puis, pendant trois ans, leur établissement en Guyane. Mais à Rochefort, sur les quais boueux de la Charente, les conditions sanitaires étaient déplorables. Les autorités locales redoutaient que des maladies ne se déclenchent parmi la multitude de familles entassées. Malgré ces mises en garde, Choiseul donna l’ordre incroyable de faire embarquer les migrants à tous prix ! Au même moment, environ 200 réfugiés acadiens étaient rassemblés au Havre, à Saint-Malo, à Morlaix et à Boulogne pour s’embarquer eux aussi vers la Guyane. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls Acadiens à emprunter les convois de l’expédition de Kourou qui semblait déjà promise au désastre…

La culture acadienne de Guyane

Ile du Diable vue depuis l'île Royale
L’île du Diable vue depuis l’île Royale, deux des trois îles du Salut, avec l’île Saint-Joseph, au large de Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 4.0)

En février 1764, quand les premiers bateaux de migrants allemands arrivèrent à Cayenne, la Nouvelle Colonie de la rivière Kourou n’était absolument pas prête à les recevoir. Les migrants furent dirigés vers les îles du Salut, au large de Kourou, où les conditions d’accueil précaires, les maladies et la malnutrition firent des ravages. D’après l’ethnologue Bernard Cherubini, sur les 14000 colons blancs envoyés en Guyane en 1764, environ 11000 périrent pendant leur voyage ou dans les premiers mois suivant leur arrivée dans la colonie. Sur les 3000 colons restants, environ 2000 furent rapatriés et à peine un millier, dont peut-être 400 Acadiens, survécurent au désastre et restèrent en Guyane dans des conditions plus ou moins difficiles. Ainsi une quarantaine de familles de paysans et de pêcheurs acadiens se regroupèrent, à partir de 1765, dans des communautés du littoral guyanais, à Kourou, Sinnamary et Iracoubo, fondées sur des alliances et des liens de solidarité.

Bernard Cherubini s’est interrogé, dans un article de la revue Port Acadie de 2009, sur la capacité de ces 40 familles à survivre et à prospérer en marge de la société créole guyanaise et des grands projets de développement économique de la Guyane. En réalité, il s’agissait de familles acadiennes et canadiennes provenant de l’Île Saint-Jean (actuelle Île-du-Prince-Edouard) et de l’Île Royale (actuelle Île du Cap-Breton), rejointes par quelques familles allemandes rescapées de l’expédition de Kourou. Comme l’indique Cherubini “…les Acadiens se sont regroupés à l’intérieur de parentèles issues pour la plupart d’alliances antérieures à leur arrivée en Guyane et constituées par des consanguins, des alliés de consanguins et quelques autres personnes que l’on va retrouver comme parrains, marraines et témoins de mariages. Ces parentèles s’articulent assez souvent sur des regroupements localisés (anses, sous-quartiers…) …”. On peut donc penser que cette société fondée sur l’habitation a eu la volonté de maintenir une unité culturelle et économique, en marge des centres de pouvoir, politiques et économiques. Ce processus contribua à faire émerger une “Acadie guyanaise” pendant trois ou quatre générations. Aujourd’hui, cette identité acadienne semble s’être diluée dans la culture créole dominante, sous la forme d’une identité culturelle nouvelle appelée parfois “Créoles de la côte”.

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