La Grande Rivière
La rivière historique Hillsborough (autrefois la Grande Rivière), dont l’une des caractéristiques est la sérénité de son paysage (Photo crédit : Hillsborough River Association)

L’histoire de la rivière du Nord-Est (aujourd’hui la Hillsborough) est en grande partie l’histoire de la genèse du peuple acadien de l’Île-du-Prince-Édouard. Car c’est à son embouchure, à Port LaJoye, et à sa tête, aux grands marais de Mount Stewart, que se sont établies en permanence les deux premières familles acadiennes de l’île en 1720. Ce cours d’eau historique, d’une longueur de 45 kilomètres, est inscrit au Réseau des rivières du patrimoine canadien depuis 1997. La rivière du Nord-Est, surnommée à l’époque la Grande Rivière, coupe l’île pratiquement en deux. Elle est aussi son artère principale, son “Chemin du Roy”, entre ses deux pôles maritimes. Les Mi’kmaqs l’appelaient “Elsetkook”, signifiant rivière qui coupe la terre. Ils en faisaient grand usage pour la pêche et les communications en canot. Les quelques vestiges d’aboiteaux érigés par les Acadiens le long de son cours ne sont que quelques-uns des attraits culturels de la rivière du Nord-Est qui est aussi connue pour ses palourdes.

Les deux premières familles acadiennes qui ont migré vers l’Isle Saint-Jean (aujourd’hui l’Île-du-Prince-Édouard) sont les Haché-Gallant de Beaubassin (près de Amherst en Nouvelle-Écosse) ainsi que les Martin originaires de Port-Royal, la capitale de l’Acadie. Le traité d’Utrecht conclu aux Pays-Bas entre la Grande-Bretagne et la France en 1713 est un facteur déterminant. En vertu de cet accord international, la France renonce au territoire de l’Acadie péninsulaire (Nouvelle-Écosse). Cependant, elle conserve une partie du territoire, soit le Nouveau-Brunswick actuel, l’Isle Saint-Jean et l’Isle Royale (l’île du Cap-Breton) où la construction à Louisbourg d’une place forte sera entreprise en 1719. Selon plusieurs historiens la signature du traité d’Utrecht marque le début de l’effritement de l’empire français d’Amérique.

Préférant une vie paysanne au méga projet d’une forteresse, Michel Haché dit Gallant décide de s’établir en permanence à Port LaJoye, plus précisément sur le site actuel de Rocky Point qui était l’emplacement estival d’une communauté mi’kmaq avant la colonisation européenne. Il arrive à destination en 1720. Il est vite rejoint par son épouse Anne Cormier et les nombreux enfants de leur union, ainsi que par d’autres membres de la famille Haché-Gallant. Fermier, charpentier et navigateur, Michel devient aussi capitaine du port de Port LaJoye. Au fil du temps, Anne et lui comptent parmi les colons les plus respectés de l’île.

Les premiers fermiers de Mount Stewart

Grands marais de Mount Stewart
Les grands marais de Mount Stewart en face desquels la famille Martin a pris racine (Photo libre de droits, courtoisie de ideah)

Pierre Martin, pour sa part, remonte avec son fils Joseph, la Grande Rivière jusqu’à la tête de son cours navigable, au point où les berges commencent à se rétrécir considérablement. C’est à cet endroit que se trouve le court portage (moins de 3 km) des Mi’kmaqs vers le Havre à l’anguille dans le golfe du Saint-Laurent. Les maisons qu’ils érigent donnent sur les grands marais de Mount Stewart. Peu de temps après, son épouse et sa fille de même que d’autres membres de la famille des Martin, notamment Charles et Paul, viennent habiter les lieux, tel que l’indique le plan de la rivière dressé en 1730. Selon le premier recensement officiel de l’Isle Saint-Jean effectué en 1728 par le gouvernement de Louisbourg, Pierre et Joseph étaient fermiers.

Pygargue à tête blanche
Les pygargues à tête blanche sont nombreux à Mount Stewart (auteur Saffron Blaze, licence CC BY-SA 3.0, sans modification)

Il semblerait que la famille Martin savourait la présence de pygargues à tête blanche, parfois nommés “aigles de mer”. Ils préfèrent les marécages, les rivières et les zones côtières, où ils peuvent facilement trouver leur nourriture. Peut-être les grands marais de Mount Stewart leur auraient-ils été recommandés par les Mi’kmaqs en 1720. Encore aujourd’hui, Mount Stewart est réputé être la capitale des pygargues à tête blanche de l’Île-du-Prince-Édouard.

Bien que l’histoire de l’Isle Saint-Jean ne le dise pas explicitement, il est fort probable que les Martin, avec la collaboration des autres riverains de la rivière du Nord-Est, aient asséché et dessalé à l’aide d’aboiteaux une partie des grands marais de Mount Stewart pour des fins agricoles. Comme ailleurs en Acadie, ces réalisations communautaires d’envergure ont contribué à forger l’identité des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard.

Construction d'un aboiteau
La construction d’un aboiteau était une affaire communautaire parmi les Acadiens (Oeuvre de Joseph Smith)

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