Nous savons que les Mi’kmaqs se sont progressivement installés sur l’Isle Saint-Jean il y a environ 3000 ans. Ils étaient nomades et vivaient, à l’époque, de chasse et de pêche la majorité de l’année. En outre, ils se nourrissaient de toutes sortes de fruits secs, de légumes et de baies sauvages qu’ils pilaient, puis faisaient sécher pour en faire des galettes rondes. Il reste que l’essentiel de leur alimentation reposait sur la chair animale, consommée crue ou fumée, y compris l’anguille qu’ils appelaient « jipijka’maq » signifiant le grand serpent à cornes. Elle est mentionnée dans de nombreuses légendes mi’kmaqs comme étant un être spirituel. Dans l’histoire de cette Première Nation l’anguille a également servi de source de nourriture importante, d’ingrédient médicinal et d’objet de cérémonie. En tant que bouffe l’anguille était cuisinée de plusieurs façons. Elle était parfois préparée pour un ragoût, cuite au four, fumée et conservée pour une utilisation ultérieure. Sa peau une fois séchée se resserrait. Cette capacité de resserrement et sa durabilité ont en outre permis aux Mi’kmaqs d’utiliser sa peau à diverses fins, notamment pour nouer les traîneaux, les mocassins, les vêtements et pour lier les lances et les harpons aux bâtons de type manche à balai, etc. Elle avait aussi des propriétés curatives, car sa capacité de resserrement permettait aux Mi’kmaqs de s’en servir comme type de corset pour apaiser les entorses. De plus, elle était appliquée sur la peau pour soulager les crampes, les rhumatismes et les maux de tête ainsi que pour équilibrer des problèmes de boiterie. Diverses traditions mi’kmaqs faisaient usage de l’anguille telles que le rituel Apuknajit effectué le 31 janvier pour remercier les Esprits d’avoir survécu à la période la plus difficile de l’hiver.

Barrage pour la pêche à l'anguille
Exemple d’un barrage de pêche en pierre (Courtoisie de Ausable River Association)

La pêche à l’anguille dans le Havre aux Sauvages et son affluent principal se faisait traditionnellement de deux façons. On utilisait des barrages en pierre, appelés des déversoirs d’anguille (photo ci-dessus), ou des différents types de lances. Le séchage et le fumage se faisaient sur place.

Selon le premier recensement de l’Isle Saint-Jean en 1728 la famille de Joseph Laforestrie, composée de 10 personnes (huit enfants), a été la première à coloniser Havre aux Sauvages en 1725. Trois ans plus tard, les familles Blanchard, Chiasson, de Veau, Garenne et Poitier se sont jointes à la colonie pour y vivre amicalement avec les gens du pays. Il est intéressant de noter qu’en 1730 le recenseur, peut-être à la demande des premiers colons blancs, rebaptisa l’endroit Havre à l’Anguille (aujourd’hui Savage Harbour). Compte tenu de l’importance de l’anguille pour les Mi’kmaqs le changement de nom était respectueux et des plus appropriés.

Une communauté agricole exemplaire

Les terres agricoles de Savage Harbour
Les terres agricoles de Savage Harbour (Photo crédit : Realtor)

Le recensement de 1728 révèle aussi que tous les chefs de famille étaient des fermiers, non pas des pêcheurs ou des navigateurs. D’ailleurs, aucun bateau de pêche ni kilogramme (quintal) de morue débarquée n’y sont rapportés. Il faut savoir que le sol riverain de Havre à l’Anguille est rouge vif, fin et sablonneux. Ce sol de haute qualité draine l’eau admirablement et se prête très bien à l’agriculture. La rougeur du sol est attribuable à sa teneur élevée en oxyde de fer (rouillé). Dans l’histoire de l’île écrite par A.B. Warburton, l’auteur souligne (à la page 40) que les visiteurs parlaient de l’endroit avec admiration et de l’excellence des récoltes. Mention est faite qu’il y avait des moulins à scie et à farine et que les habitants vivaient aisément. En surcroît, le recensement de 1752 montre que les fermes étaient bien approvisionnées et que les récoltes étaient abondantes. Havre aux Sauvages, devenu Havre à l’Anguille, était une communauté agricole exemplaire. Certains diront que l’objectif des autorités de l’époque de faire de l’Isle Saint-Jean le «grenier» de Louisbourg fut accompli grâce au «sol de Charlottetown» (désignation contemporaine donnée au sol de la province), car l’Isle Royale (en Nouvelle-Écosse) se prêtait mal à l’agriculture étant trop rocailleuse.

Photo crédit Gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard
Photo crédit Entre2Escales
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