
Située sur les contreforts de la montagne Pelée, à 450 mètres d’altitude, la commune du Morne Rouge est la plus fraîche et la plus arrosée de la Martinique. Au 18e siècle, elle n’était que le quartier « des étages » de la ville de Saint-Pierre, la capitale économique et commerciale de la Martinique, établie sur la côte Nord Caraïbe de l’île. Saint-Pierre tirait profit de sa rade en eaux profondes, bien adaptée au mouillage des bateaux, pour développer son industrie sucrière et, par conséquent, l’esclavage et le commerce triangulaire. C’est sur les hauteurs de la ville, propices à l’agriculture et à l’élevage, qu’étaient apparues les grandes plantations (habitations) de canne à sucre ou de café. Après la signature du traité de Paris (février 1763), le gouvernement français encouragea la migration de colons blancs en Amérique tropicale (voir l’introduction historique). C’est ainsi qu’en Martinique, en 1765, les autorités coloniales installèrent des Acadiens, mais aussi des Alsaciens et des Allemands, sur les hauteurs de Saint-Pierre, au lieudit de Champflore, sur l’actuel territoire du Morne Rouge. Mais la colonie de Champflore fut un échec. Loin d’être une destination de rêve pour tous ces exilés, elle s’avéra au contraire un véritable chemin de croix…
Cet article s’appuie sur l’ouvrage de référence Une petite Cadie en Martinique, bien documenté, d’André-Carl Vachon, préfacé par l’universitaire antillais Vincent Huyghues-Belrose.
Contre vents et marées
Les colons de Champflore s’installèrent sur des terres appartenant à Mathieu Le Comte, négociant à Saint-Pierre. Le sieur Le Comte comptait sur les colons non seulement pour défricher ses terres et les mettre en valeur par l’agriculture et l’élevage, mais aussi pour ouvrir des chemins qui faciliteraient les communications entre Saint-Pierre et La Trinité, sur la côte atlantique de l’île. En 1765, la colonie de Champflore comptait environ 400 colons, dont une centaine d’Acadiens, provenant de la colonie de New York, une centaine d’Alsaciens et environ 200 Allemands, initialement destinés à coloniser la Guyane française. Regroupés en trois quartiers distincts (petite Cadie, petite Alsace, bourg des Allemands), ils bénéficiaient tous, pour leur subsistance, de la solde du roi (six sous par jour). Si celle-ci pouvait paraître modeste, bien que rassurante, le projet de colonie semblait plutôt alléchant. L’acte notarié du nouvel établissement stipulait que chaque chef de famille recevrait en concession une portion de terrain à défricher pendant trois ans avant d’en devenir propriétaire. Pour autant, cette perspective était-elle réaliste ? En d’autres termes, pourquoi la colonie de Champflore a-t-elle échoué ?
Il faut déjà se rendre à l’évidence. Comment les Acadiens, habitués au climat froid de l’Amérique du Nord, auraient-ils pu s’adapter facilement au climat chaud et humide de la Martinique, aux maladies tropicales et aux intempéries ? Et justement, dans la nuit du 13 au 14 août 1766, un ouragan dévastateur saccagea toute la Martinique, détruisant les plantations, les maisons et les bâtiments, tuant ou blessant de nombreuses personnes et brisant les navires sur les côtes. L’établissement de Champflore fut entièrement rasé, provoquant la mort de plusieurs colons, et le registre du prêtre missionnaire de la colonie, tenu depuis 1764, fut perdu. Malgré cette terrible épreuve, le dénombrement du 1er juin 1767 recensait encore 78 Acadiens à Champflore, en tenant compte des arrivées dans la colonie, ce qui témoignait de leur extraordinaire résilience.

Contre vents et marées, les colons des trois quartiers de Champflore, engagés par choix ou nécessité dans la colonie, avaient-ils réussi, au moins en partie, à produire des cultures vivrières et à élever du bétail ? On sait seulement qu’en novembre 1767, les autorités coloniales cessèrent de leur verser la solde du roi, ce qui provoqua beaucoup de désordre et de confusion. Faut-il y voir une relation de cause à effet ? En avril 1768, il ne restait dans l’établissement que 177 Acadiens, Alsaciens et Allemands, alors que trois ans plus tôt, ils étaient environ 400. En septembre 1768, aidés par le sieur Le Comte, les Acadiens et les autres colons catholiques réussirent à obtenir la création officielle d’une paroisse à Champflore, prise en charge par les prêtres capucins. Tous ces fervents Catholiques, qui étaient confrontés en permanence aux risques climatiques, étaient-ils ainsi encouragés à rester dans la colonie ?
En 1774, la paroisse de Champflore fut finalement abandonnée et son dernier registre disparut lui aussi. Il est probable que l’église de la paroisse n’était plus en état de recevoir les rares fidèles encore présents dans la colonie. L’inévitable abandon de l’établissement de Champflore marquait la fin de l’expérience de la petite Cadie. Eprouvés par la chaleur et l’humidité, meurtris par les maladies et les intempéries, les Acadiens restés en Martinique, qui ne représentaient en 1767 que 1% de la population européenne, devaient se sentir bien seuls. A la fin du 18e siècle, la plupart d’entre eux avaient quitté l’île pour d’autres destinations, comme la Louisiane ou le Québec.
