La rivière Saint-Jean à Fredericton
La rivière Saint-Jean à Fredericton (auteur Treeman, domaine public)

Dès le mois de mai 1783, à la fin de la guerre d’indépendance américaine, des milliers de Loyalistes américains s’établirent sur les rives de la rivière Saint-Jean, de son embouchure à Woodstock. Certains d’entre eux fondèrent un village à la Pointe Sainte-Anne où se trouvaient encore des colons acadiens qui, faute de titre de propriété, en furent tout simplement chassés. Le village loyaliste fut appelé Fredericstown (puis Fredericton), du nom du prince Frédérick, deuxième fils du roi Georges III. En 1785, ce village devint la capitale de la province du Nouveau-Brunswick fondée un an plus tôt par les Loyalistes. Encore aujourd’hui, l’histoire française et acadienne de la Pointe Sainte-Anne reste largement méconnue voire ignorée. Bien avant l’arrivée des Loyalistes, elle prit fin à la suite de l’expédition anglaise de la rivière Saint-Jean à l’automne 1758. Mais ce fut une fin tragique…

Partie du fort Frederick (aujourd’hui Saint-Jean), l’expédition du colonel Monckton comptait 2300 hommes parmi lesquels se trouvait un bataillon de Rangers américains. Les maisons, le bétail et les récoltes des villages acadiens qu’ils rencontrèrent furent méthodiquement détruits, notamment à Grimross (aujourd’hui Gagetown) et Jemseg, les deux plus gros villages avant la Pointe Sainte-Anne. La population de ces trois villages s’était fortement accrue depuis l’afflux de réfugiés acadiens fuyant l’isthme de Chignectou après la chute du fort Beauséjour en juin 1755. Monckton savait que la plupart des Acadiens s’étaient déjà enfuis vers le nord, comme il le souhaitait. C’est pourquoi à l’approche de l’hiver, face aux difficultés de navigation rencontrées, il préféra rebrousser chemin avant d’atteindre la Pointe Saint-Anne. Son opération militaire, commencée le 11 septembre, se termina ainsi le 21 novembre, mais le pire restait à venir. En février 1759, le lieutenant Moses Hazen, à la tête d’un détachement de Rangers, fut envoyé en reconnaissance à la Pointe Sainte-Anne. A la mi-février, arrivé à destination, il rencontra par hasard Joseph Godin et sa famille…

Destruction du village de Grimross
Destruction du village de Grimross (artiste Thomas Davies, domaine public)

Un hasard tragique

Qui était Joseph Godin ? Il était un colon notable natif de la région, interprète du roi, commandant de la milice acadienne de la rivière Saint-Jean. En 1692, son père, un officier de marine canadien, avait été nommé lieutenant en second au fort Nashwaak que venait de construire Joseph Robinau de Villebon, commandant de l’Acadie, à l’embouchure de la rivière Nashwaak (Fredericton). Il faisait partie des colons amenés par Villebon qui lui accorda des terres en bordure de la rivière Saint-Jean. En 1698, le fort Nashwaak, jugé trop isolé en temps de paix, avait été démoli et abandonné. La région, placée sous le régime seigneurial français, n’était encore habitée que par les seigneurs eux-mêmes, leurs familles et très peu de colons. Joseph Godin avait ensuite hérité des terres de son père, alors que le village né à la Pointe Sainte-Anne, face à l’embouchure de la rivière Nashwaak, allait prendre son essor avec l’arrivée, dans les années 1730, de colons acadiens de la Nouvelle-Ecosse…  

Arrivé à la Pointe Saint-Anne en mission de reconnaissance, Moses Hazen ne connaissait sans doute pas l’existence de Joseph Godin. Pourquoi choisit-il alors de détruire le village acadien et surtout de massacrer la fille de Godin et trois de ses petits-enfants et de ramener leurs quatre scalps ainsi que six prisonniers, dont Godin lui-même, au fort Frederick ? Cet épisode atroce valut pourtant au lieutenant Hazen le grade de capitaine !

Aujourd’hui, il faut donc saluer l’exposition du Musée de la région de Fredericton qui raconte l’histoire des acteurs clés du village de la Pointe Sainte-Anne, sans opposer un camp à un autre, en montrant tout simplement des êtres humains, tels qu’ils étaient dans cette période tourmentée. 

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